Investigation en santé publique : méthodes qualitatives - Principes et outils

Définir la problématique d'investigation

La première tâche du chercheur est de construire une problématique, de conceptualiser un problème. Pour ce faire, il doit délimiter avec précision son champ de recherche, définir les problèmes auxquels il va s'intéresser, les conceptualiser en référence à l'état de la recherche à un moment donné, avant de proposer un cadre méthodologique d'investigation. Il s'agit de l'étape de problématisation.

Si cette étape de recherche ou investigation existe quelle que soit la discipline, elle est particulièrement importante en sciences sociales. De nombreux manuels de recherche en sciences sociales accordent un développement conséquent à la « problématisation » avant d'exposer méthodes et outils d'analyse (voir par exemple le manuel de R. Quivy et L. Van Campenhoudt, 2006). Ce sont les principes mêmes de la recherche qualitative, vus dans le premier chapitre du cours, qui engendrent ce souci de problématisation. C'est en effet dès le départ, dès la définition de l'objet d'étude, que se construit la scientificité d'un projet de recherche de sciences sociales ; elle doit par ailleurs être transparente puisqu'elle participe à la fiabilité de l'étude réalisée ; cet aspect sera développé plus tard dans le cours.

Qu'est-ce que la problématisation ?

  • La problématisation doit tout d'abord assurer la cohérence de la recherche.

    Premièrement, il s'agit de répondre adéquatement à la question posée, que cette question provienne d'un commanditaire ou qu'elle corresponde à votre propre thème de recherche.

    Ensuite, la problématisation doit assurer la relation entre la question posée, la méthode utilisée, l'analyse choisie et les résultats présentés : bien problématiser va permettre au chercheur de créer un lien entre ces différentes phases de la recherche. Enfin, il s'agit d'expliciter clairement le processus de recherche qui n'est jamais évident ni du point de vue du chercheur, ni du point de vue de celle ou celui qui prend connaissance de la recherche.

  • La problématisation permet aussi de s'inscrire dans un corpus de recherche dont nous avons vu l'importance dans le chapitre 1 du cours. Il s'agit de se situer au sein de recherches existantes : en référence à quels cadres théoriques ? en contribution à quels thèmes de recherche passés, actuels ou en développement ?

    Il s'agit également de dire et montrer l'originalité de la recherche : en quoi l'étude réalisée contribue au développement de ce corpus de recherche et de quelles manières ?

  • La problématisation est aussi le lieu de l'innovation : la créativité du chercheur est mise à l'épreuve ; en problématisant, le chercheur doit approcher et comprendre son objet de recherche de manière « nouvelle », différente et pertinente.

La problématisation repose sur trois temps, interdépendants : la définition de la question, la revue de la littérature, la conceptualisation. Nous proposons ici deux modèles.

Le modèle de U. Flick, 2009.

Modèle de U.Flick, 2009.

Dans ce modèle, U. Flick démarre avec la formulation de la question générale, posée au chercheur ou que le chercheur se pose, qui va être approfondie par la formulation de questions spécifiques ou secondaires. Cette phase est le premier travail de reformulation : il se nourrit de la revue de la littérature, qui informe sur l'état des connaissances relatives à la question posée mais qui est aussi l'outil principal pour la reformulation des questions principales et spécifiques et la base du travail de conceptualisation. s y reviendrons.

Par conceptualisation, il est entendu la mobilisation de concepts clés qui permettent de porter un éclairage spécifique sur la question posée. U. Flick donne l'exemple d'une étude sur le travail de consultance : le concept de « confiance » semble pertinent à mobiliser pour comprendre par exemple la relation consultant – client ; l'exemple proposé par Flick pourrait être transféré à une situation, même routinière, de rencontre entre un professionnel ou une organisation de santé, et un patient ou un individu bien-portant : le concept de confiance peut être mobilisé pour expliquer les conditions de la rencontre. Ce travail de conceptualisation s'il se fait après la formulation initiale de la question, doit cependant permettre une reformulation à la fois de la question générale et des questions spécifiques.

Dans ce modèle, on voit donc l'importance de reformulation de la question. La reformulation va permettre d'orienter les choix méthodologiques, le recueil de données et les outils analytiques ; elle n'est cependant jamais définitive, le travail de terrain (premières données, premières analyses...) incitant à la reformulation tout au long de l'enquête, étude ou recherche. Nous y reviendrons.

Modèle de R. Quivy et L. Van Campenhoudt, 2006.

Modèle de R.Quivy

Ce modèle ne s'oppose pas à celui de U. Flick, R. Quivy et L. Van Campenhoudt proposant aussi une étape importante de reformulation de la question au travers d'une phase d'exploration.

Il s'agit pour eux, d'explorer la question de départ, exploration passant par une revue de la littérature ou lectures, ainsi qu'une exploration de terrain : des entretiens, des observations... doivent permettre, en lien avec les lectures, de revoir la question de départ et de mobiliser les concepts adéquats ; on retrouve ici l'étape de conceptualisation de U. Flick.

Les phases de question de départ, d'exploration et de problématique sont pour R. Quivy et L. Van Campenhoudt, un temps de rupture : il s'agit en effet de déconstruire l'objet, de rompre avec une approche évidente de l'objet ou de la question posée. La phase d'exploration permet à la fois cette déconstruction et de reconstruction de l'objet. Une fois ce travail opéré, un modèle d'analyse peut être élaboré.

Il est important de noter que dans les deux modèles, aucune étape n'est indépendante de l'autre, qu'une continuité s'opère entre les différents moments de la recherche.

Complément

On comprend, au travers de ces deux modèles, que le choix de méthode n'est jamais indépendant ou évident : il dépend étroitement de la problématisation. Selon de Singly (2005),

  • « ... l'indépendance des méthodes vis-à-vis des options théoriques. C'est une duperie. Une série de bons entretiens éclaireront peu sur les déterminants des pratiques... Une série de tableaux statistiques aideront peu à comprendre les processus. L'entretien est un instrument privilégié pour la compréhension des comportements, le questionnaire est une excellente méthode pour l'explication de la conduite. Il y a correspondance entre l'univers des méthodes et l'univers des sociologies théoriques. ... Ce qui est souhaitable avant de décider de lancer tel ou tel type d'enquête, c'est de savoir quels sont les objectifs. ... Le critère du bon choix... est la cohérence entre les deux niveaux, celui de la vision théorique ... et celui de la méthode de recueil de données. »

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