Investigation en santé publique : méthodes qualitatives - Principes et outils

Déroulement d'une observation (participante et non participante)

La prise de notes

Pour que les observations soient les plus complètes et aussi exhaustives que possibles, l'observateur doit tenir compte de quatre règles :

1. Il faut prendre des notes sans attendre et très régulièrement, en respectant l'ordre chronologique des faits. Notez les détails.

2. Il faut noter tous les événements, les comportements verbaux et non verbaux qui se produisent.

3. Il faut retranscrire le discours du groupe le plus précisément possible, ne pas se limiter à un résumé, mais noter les tournures, les expressions, les silences ou encore les lapsus qui seront des éléments capitaux lors de l'analyse des données.

4. Il faut noter ses propres impressions : le malaise ou l'agrément susciter par exemple par une rencontre. Ces remarques pourront a posteriori apporter des éléments d'explication.

La grille d'observation

L'enregistrement des données au magnétophone ou magnétoscope, lorsqu'il est matériellement possible et que les sujets ont donné leur accord, permet de recueillir des données beaucoup plus exhaustives. Une grille d'observation est ensuite remplie. Mais le plus souvent le chercheur procède par une transcription manuelle directement sur le terrain. C'est une opération difficile car tout se passe très vite. C'est pourquoi il convient d'être bien préparé et de s'entraîner à l'utilisation de la grille.

La grille d'observation est composée d'un ensemble de catégories de comportements verbaux et/ou non verbaux destinées à une classification des données. La formalisation de la grille d'observation est réalisée en fonction des hypothèses de la recherche.

L'élaboration de la grille d'observation est réalisée en quatre étapes :

Etape 1 : l'observation préalable

L'élaboration de la grille débute par une observation préalable d'un phénomène identique à celui que l'on veut étudier. C'est l'observation dite sauvage. Les catégories de la grille d'observation seront définies à partir de cette observation préalable.

Etape 2 : la définition des catégories

Les catégories correspondent à l'opérationnalisation des variables dépendantes. Chauchat (1985) définit 5 caractéristiques des catégories de la grille d'observation. Les catégories doivent être : - homogènes : définies par rapport à un même critère ; - exhaustives : elles permettent de classer chacun des comportements ; - exclusives : elles ne doivent pas se chevaucher, ou s'inclure les unes dans les autres ; - pertinentes : elles doivent correspondre aux objectifs de la recherche ; - objectives : elles doivent avoir une définition opératoire précise. Ainsi, il s'agit de l'ensemble des comportements verbaux et/ou non-verbaux auxquels le chercheur a choisi de prêter attention pour tester ses hypothèses.

Etape 3 : la mise en œuvre de la grille

L'utilisation d'une grille de catégories implique que l'on définisse trois unités : - l'unité d'analyse : les unités d'analyse sont les catégories ; - l'unité d'enregistrement et de codage : permet de découper le corpus d'observation. Il y a toutes sortes d'unité d'enregistrement possibles : la phrase, l'intervention d'un locuteur, un laps de temps... Ces unités sont choisies en fonction des objectifs de l'expérience. Chaque unité d'enregistrement doit être classée ou codée dans une catégorie de la grille et une seule ; - l'unité de contexte : c'est la part ou le segment d'observation auquel on peut se référer pour classer l'unité d'enregistrement dans une catégorie de la grille. Elle est parfois appelée aussi unité de compréhension. Par exemple, si on étudie l'intervention d'un patient, « j'ai des douleurs depuis trois jours », sans le contexte, on ne peut savoir s'il expose un contenu ou s'il répond à une question du médecin.

Etape 4 : la vérification de la qualité des catégories

Pour contrôler la qualité des catégories on compare les résultats codés par un même observateur avec un intervalle de temps de quelques jours ou semaines.

Limites et problèmes

Quel que soit l'endroit où l'on est, on observe à longueur de journée, c'est une technique que l'on connaît bien. Mais c'est précisément parce qu'on en a l'habitude, qu'il faut s'en défaire.

La technique d'observation cache de nombreuses difficultés. Ce n'est pas un simple enregistrement passif. C'est un processus dans lequel le chercheur est actif (concentration, attention) car il choisit de recueillir certains traits (et pas d'autres) en fonction de l'objectif de l'observation. L'observateur interprète aussi en fonction des concepts qu'il utilise, de ses présupposés, le sens qu'il donne à ce qu'il perçoit, aux connaissances.

Dans l'observation, l'objectivité est fondamentale. Nonobstant, lors d'une observation, on met ses propres subjectivités : grand, petit, bavard, etc.

Qu'entend-on par objectivité ? Trois définitions :

  • Une opposition à subjectif : donc qui est liée à la pensée.

  • Quelque chose d'impartial : pas d'ensemble affectif/personnel.

  • Quelque chose est objectif quand on ne peut pas contester le caractère scientifique (le fait)

Nos interprétations sont des jugements de valeurs faits sur nos propres références => notre cadre est culturellement déterminé.

Ainsi, l'on observe plusieurs sources de biais :

- L'effet de halo : le chercheur observe le phénomène en fonction de son impression dominante ;

- L'effet de congruence : le chercheur ne retient que certaines informations, en accord avec son expérience passée ;

- L'effet de contraste : le chercheur ne se focalise que sur des informations qui sont en désaccord avec ses connaissances ;

- Liés à l'observateur et à ses interprétations, à sa présence ; malgré des efforts de l'observateur, sa présence peut perturber les personnes observées.

Pour contrer ces différents biais, il faut que l'observateur se forme au recueil de données, qu'il utilise systématiquement des grilles d'observation et surtout... qu'il soit discret !

ExempleExemple d'une étude socio-anthropologique, avec observation "La relation médecin-malade : information et mensonge" de Sylvie Fainzang (PUF, 2006)

L'anthropologue Sylvie Fainzang étudie les pratiques d'information dans la relation médecin-patient.

Thématique connue, elle apporte son regard d'anthropologue pour se détacher d'une perspective éthique et proposer une étude des « mécanismes sociaux sous-jacents » à l'information lors de la rencontre entre médecin et malade.

Elle s'intéresse au domaine du cancer, en service hospitalier, sans s'arrêter sur un seul service. Des patients souffrant, et des médecins traitant, différents types de cancers à divers degrés de gravité sont dont inclus dans l'étude.

L'échantillon (théorique, cf. chapitre 3 du cours) comprend 80 malades. Ceux-ci sont à divers stade d'avancement et de traitement du cancer et sont d'âges, de sexes et de milieux socioprofessionnels différents. L'anthropologue insiste sur la non représentativité de cet échantillon, son objectif étant de disposer d'un « ensemble d'informateurs suffisamment diversifiés pour... tirer des constantes en fonction des catégories sociales, culturelles et démographiques concernées » (p.18).

L'anthropologue observe les consultations entre médecins et patients. L'observation est non participante, l'anthropologue n'intervient pas au cours de la consultation. Elle est cependant présente dans la pièce et sa présence est donc connue du médecin et du patient. Ces observations sont complétées par des entretiens non directifs ; elle a ainsi rencontré les malades et une douzaine de médecins. Son objectif était de « multiplier et diversifier les contextes d'entretien avec les malades pour obtenir des matériaux de natures différentes et enrichir les données » (p.19).

En tant qu'observatrice, un certain nombre de questions éthiques se posent. Comment doit-elle se présenter ? Comme une anthropologue ? Ne pas préciser ? Doit-elle porter une blouse blanche ? Quel est l'impact de sa présence sur la consultation ? Comment justifier sa présence auprès des patients et auprès des médecins ? Comment ne pas être « prise à parti » ou « prise à témoin » par un patient ou un médecin ayant tendance à pointer les difficultés de compréhension (voire la mauvaise volonté) de la part de l'interlocuteur ? En d'autres termes, comment, tout en étant présente, s'assurer de sa non intrusion et de sa neutralité ?

Dans son introduction, elle explique comment progressivement, au fil du temps, elle va parvenir à « [se] fondre dans l'espace et [à se] faire oublier » (p.22). Ses années d'expérience lui ont appris qu'il faut apprivoiser un terrain et que l'objectivité de l'observateur ne peut être qu'approchée, à force de temps, d'écoute et d'ouverture. Son enquête de terrain aura duré 2 ans...

PrécédentPrécédentSuivantSuivant
AccueilAccueilImprimerImprimer Auteurs : Joëlle Kivits - Barbara Houbre - Reproduction et diffusion interdite sans accord des auteurs. Réalisé avec Scenari (nouvelle fenêtre)