Investigation en santé publique : méthodes qualitatives - Principes et outils

Echantillonnage en recherche qualitative

Les possibilités d'échantillonnage

R. Quivy et L. Van Campehoudt (2006, p. 149-151) décrivent trois possibilités qui s'offrent au chercheur de sciences sociales lors de la constitution de l'échantillon.

Première possibilité : étudier la totalité de la population

La première possibilité est d'étudier la totalité de la population. Les exemples donnés sont ceux des factures d'une entreprise, des livres d'une bibliothèque, des élèves d'une école, des articles d'un journal... chacun de ces exemples constituant une population spécifique et spécifiée.

Etudier l'ensemble de la population s'impose dans deux cas : lorsqu'on analyse des phénomènes macro-sociaux, ce qui ne nécessite pas d'avoir des informations précises sur les unités qui composent cette population, mais des données globales disponibles dans les statistiques, ou – comme ça peut être le cas dans une recherche ou investigation en santé publique – lorsque la population est réduite et peut être étudiée dans sa totalité : les membres du personnel soignant d'un service hospitalier, les bénéficiaires d'une action de réinsertion sociale entre autres exemples.

Deuxième possibilité : étudier un échantillon représentatif de la population

Cette deuxième possibilité renvoie aux conditions d'échantillonnage décrites précédemment et qui se posent typiquement en recherche quantitative.

Troisième possibilité : étudier des composantes non strictement représentatives mais caractéristiques de la population

Cette troisième possibilité est typique des recherches recourant aux méthodes qualitatives. Il ne s'agit pas ici de répondre à une exigence de représentativité mais d'inclure certaines composantes caractéristiques de la population afin d'explorer au mieux l'objet étudié. Cela correspond à la fois à la problématisation qui oriente vers un approfondissement d'un thème, d'une question, d'un objet et à la fois à des considérations pratiques.

Par exemple, dans le cadre de la réalisation d'entretiens, même au sein d'une population limitée, le chercheur ne pourra rencontrer toutes les personnes constituant cette population : si l'on s'intéresse à l'accompagnement des proches de patients atteints d'un cancer à l'hôpital, même si l'on se limite à l'étude d'un seul service hospitalier, tous les proches ne pourront être rencontrés. Il s'agira alors d'assurer la diversité maximale des profils ; nous y reviendrons.

Cette troisième possibilité est de loin la plus rencontrée en recherche qualitative. On le comprend aisément, les critères d'échantillonnage ne peuvent être ceux de la recherche quantitative, l'objectif de représentativité n'étant pas comparable dans les deux types de recherche.

Les types d'échantillonage en recherche qualitative

Deux approches existent pour constituer un échantillon et ainsi recruter des participants à la recherche. La première est la constitution d'un « échantillon théorique », la seconde l' « échantillon a priori ou préalable ».

L'échantillon théorique

Ce type d'échantillon correspond à une perspective théorique, appelée la « Grounded theory » (Glaser and Strauss, 1967) : les recherches relevant de cette orientation théorique ont pour objectif de construire, de générer des théories à partir des données collectées. La question de l'échantillonnage est donc particulière parce qu'elle ne peut se faire qu'à partir du terrain et de la récolte des données. Partant d'un nombre limité d'individus ou de groupes, le chercheur se pose la question suivante : « Au regard de ce que j'apprends, de ce que je découvre, que dois-je apprendre d'autre et auprès de qui (individus ou groupes) puis-je récolter l'information dont j'ai besoin ? » (Ulin, Robinson and Tulley, 2005 ; Flick, 2009).

L'échantillon théorique est forcément continu et graduel, orienté par les données recueillies et analysées, et les interprétations qu'en fait le chercheur. Ce mode d'échantillonnage est répandu en sciences sociales et se distingue intrinsèquement des recherches de type quantitatif (voir encadré).

Echantillonnage théorique vs échantillonnage statistique

Source : Wiedemann 1991, P.441 ; cité par Flick 2009, p. 67 – Traduction libre

Des variantes de ce type d'échantillonnage peuvent être citées :

  • la recherche de la diversité des profils : si vous enquêtez sur la place des proches de patients atteints d'un cancer à l'hôpital et que vous observez la prédominance des conjoints, vous rechercherez à inclure dans votre échantillon des profils « extrêmes » ou « rares », tels qu'un fils ou une fille, un frère ou une sœur, un(e) ami(e) ou un(e) collègue...

  • l'échantillon de commodité : aux exigences théoriques, répondent des exigences pratiques ; seront inclus dans l'échantillon, les participants qui accepteront de participer à l'étude ou qui, pratiquement, pourront y participer.

ExempleExemple d'échantillon théorique - Source : Glaser and Strauss 1967, p. 59 ; cité par Flick 2009, p. 68 – traduction libre

« Les visites dans les services médicaux étaient ainsi planifiées. Je souhaitais d'abord visiter les services où les patients étaient peu conscients (ainsi, j'ai visité d'abord un service de néonatalogie accueillant des prématurés et un service de neurochirurgie où les patients étaient fréquemment en état de comas). Ensuite, je souhaitais observer des situations où la mort est généralement attendue par le personnel et les patients ; ainsi j'observais des unités de soins intensifs. Ensuite, je cherchais des situations où le personnel s'attendait à la mort prochaine du patient mais où le patient ne s'y préparait pas forcément, la fin de la vie étant assez longue ; ainsi, j'observais un service de cancérologie. Ensuite, je me tournais vers des situations où la mort était rapide et inattendue ; j'observais ainsi un service d'urgence. [...] Ainsi, la planification des types de services à observer était dirigée par notre modèle conceptuel – qui incluait des hypothèses sur la conscience, les attentes, la durée de fin de vie – ainsi que par des thèmes qui n'y figuraient pas au départ. Il arrivait que nous retournions dans les services observés afin de vérifier certains éléments observés ou qui manquaient dans l'observation initiale. »

L'échantillon préalable

L'échantillon préalable est le mode d'échantillonnage le plus courant en recherche qualitative en santé publique, notamment dans le cadre de recherche à visée opératoire (Ulin, Robinson and Tulley, 2005). Il peut s'agir d'une part de groupes déjà existants, définis, limités en taille (un groupe de patients, un groupe de professionnels, l'ensemble des réseaux de soins sur un territoire donné...) ; il peut également s'agir de groupes dont les caractéristiques sont pertinentes par rapport à votre objet de recherche. Si vous vous intéressez aux motivations à fumer chez les jeunes adolescents, vous allez définir un groupe de cette tranche d'âge que vous allez observer et/ou interviewer, dans le milieu que vous aurez choisi, une fois encore en fonction de votre projet de recherche : milieu urbain / banlieues, milieu favorisé/défavorisé, milieu ethniquement mixte... C'est le chercheur qui fixe ses critères d'échantillonnage. Ce type d'échantillonnage se rapproche ainsi de l'échantillonnage quasi-expérimental présenté ci-dessus, à la différence que, en recherche qualitative, la définition des critères se fait en fonction de la question posée et non en réponse à une exigence de généralisation.

ExempleExemple d'échantillon préalable - Source : Flick 2009, p. 63 – traduction libre

« Dans une étude sur les représentations sociales du changement technologique dans la vie quotidienne (Flick 19996), le point de départ était que les perceptions et les évaluations du changement technologique « au quotidien » dépendaient de la profession de le personne interviewée, du genre et du contexte culturel et politique. Afin de considérer ces différents facteurs, plusieurs critères d'échantillonnage étaient définis : les professions des ingénieurs informatiques (en tant que développeurs de technologies), des chercheurs de sciences sociales (en tant qu'utilisateurs professionnels des technologies) et des enseignants d'humanités (en tant qu'utilisateurs habituels mais non professionnels des technologies) étaient ainsi représentées dans l'échantillon. Le genre, homme ou femme, étaient également pris en compte. Les différentes références culturelles étaient intégrées en choisissant des cas venant d'Allemagne de l'Est, d'Allemagne de l'Ouest et de France. Cela débouchait une structure de 9 champs qui étaient remplis le plus également possible avec des cas représentant chaque groupe. Le nombre de cas par champ dépendait des ressources (le nombre d'entretiens à réaliser, à retranscrire, à analyser dans un laps de temps défini) and de l'objectif de l'étude. »

Ce mode d'échantillonnage, bien que reposant sur des critères pré-définis, reste complètement ouvert (Ulin, Robinson and Tulley, 2005) : l'échantillon peut changer, évoluer... pour des raisons pratiques mais également de recherche.

Les modes d'échantillonnage en recherche qualitative, quels qu'ils soient, révèlent combien il est important de pouvoir se reposer sur une base solide de recherche – l'étape de problématisation – mais également d'être flexible par rapport au déroulement même de la recherche. La plupart des recherches qualitatives se déroulent sur le terrain, in situ, offrant au chercheur des situations inattendues qu'il doit pouvoir évaluer, en mesurer l'importance et la pertinence, afin d'en tenir compte pour la suite de la recherche ; cela peut passer par une révision des critères d'échantillonnage.

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