Investigation en santé publique : méthodes qualitatives - Principes et outils

Recherche qualitative et recherche quantitative en santé publique

Définir la recherche qualitative par « tout ce qui ne relève pas de la recherche quantitative » ne peut donc suffire. Il est cependant utile de comparer les deux approches afin de pointer leurs spécificités, non pas tant pour les distancer que pour mettre en exergue des manières de faire différentes répondant aux mêmes exigences de recherche en santé publique. Nous partons, pour ce faire, de trois mythes concernant la recherche qualitative énoncés puis déconstruits par Murphy & Dingwall (2003, chapitre 2, p.20-33).

La recherche qualitative est inductive - elle génère des théories; la recherche quantitative est déductive - elle teste les théories.

Le premier mythe repose sur l'idée que les fondements mêmes des recherches qualitative et quantitative seraient totalement différents :

  • d'une part, la recherche qualitative reposerait exclusivement sur des données de terrain pour « découvrir » de nouvelles dimensions de l'objet étudié et ainsi créer de nouvelles perspectives théoriques ;

  • d'autre part, la recherche quantitative se cantonnerait à la « vérification » de faits et théories déjà connus.

S'il est vrai que la recherche qualitative est plus souvent inductive (ex. grounded-theory de Glaser and Strauss, 1967), elle se distingue d'une démarche approximative et intuitive, comme nous le verrons dans les chapitres suivants.

La recherche qualitative peut également procéder par déduction, en partant d'hypothèses qu'il s'agit de vérifier.

Plus généralement, la recherche qualitative procède par un va-et-vient permanent entre perspectives théoriques et le recueil des données : tout comme les questionnements initiaux guident le « terrain », les données recueillies amènent à revoir les questionnements posés pour les développer, les affiner, les reformuler.

L'interaction induction-déduction est donc primordiale. Si ce va-et-vient est moins observable en recherche quantitative, il n'empêche pas qu'une démarche déductive puisse s'exposer à une reformulation théorique.

La recherche qualitative est « naturelle », la recherche quantitative est « expérimentale »

La proposition avancée est que la recherche qualitative va se dérouler dans un cadre de vie, d'action, « naturel » ou réel, tandis que la recherche quantitative est expérimentale, se réalise en laboratoire.

La première déconstruction à opérer est qu'aucune recherche ne peut prétendre être naturelle : à partir du moment où s'établit une recherche, la moins intrusive soit-elle, sa seule présence dans le champ d'activité ou auprès des groupes concernés, amène une certaine « artificialité » de la situation.

Certaines méthodes qualitatives vont tendre à restituer un cadre naturel : l'observation non participante, sur de longues périodes, ou l'immersion à la manière des ethnologues, tendent à saisir de l'intérieur une réalité d'action ; mais même dans ces exemples, la recherche qualitative n'existe pas sans l'enquêteur qui occupe une place particulière et non évidente.

Il serait faux également de prétendre à une recherche quantitative qui ne se déploierait qu'en terrain construit : elle peut prendre place dans des activités de routines et s'insérer dans un cadre de vie quotidien, non expérimental.

La recherche qualitative permet d'accéder à la « réalité intérieure » des participants à la recherche, ce que ne peut faire la recherche quantitative.

Le troisième mythe est que conduire une recherche qualitative permettrait d'accéder à une réalité intérieure des sujets : en n'imposant pas de réponse mais en laissant le participant s'exprimer, en observant une situation sans y interférer, le chercheur atteindrait au plus près les motivations ou pensées qui ont dicté l'action du sujet.

Il est évident qu'aucune recherche ne peut parvenir à cet objectif.

Ce à quoi peut contribuer une recherche qualitative est par contre la possibilité de rendre compte des expériences et des vécus des individus ou groupes étudiés : les participants à la recherche qualitative vont restituer et expliquer une action, un comportement, un parcours de vie...

Cela n'équivaut pas à connaître les réelles motivations qui ont pu pousser à l'action ; cela équivaut à saisir l'explication et les significations que donne l'individu à son action, son parcours.

Quelles sont alors les différences ?

La déconstruction de ces trois mythes a fait se rapprocher les deux types de recherche. Quelles sont alors leurs différences ?

  • Les recherches quantitatives mesurent un évènement, un fait, un objet dont l'existence est déjà connue. Elles remplissent un objectif de représentativité et ont une visée généralisante. Elles se déploient généralement sur de grandes échelles, incluant un nombre important d'individus.

  • Les méthodes qualitatives permettent l'exploration, la description, l'étude et le questionnement des routines et d'autres aspects de l'objet étudié, ce que d'autres approches ne perçoivent pas toujours.

  • Par routines, il est entendu les gestes, comportements, actions et interactions, organisations, expressions... qui forment le quotidien : le chercheur qualitatif peut s'intéresser par exemple aux consultations, à l'accueil des patients dans un hôpital, aux transmissions entre soignants, aux manières d'accompagner un proche malade, aux habitudes alimentaires ou autre habitudes liées à la santé...

  • Autant de situations qui forment le quotidien et qui peuvent échapper à des approches quantitatives.

  • Le chercheur qualitatif s'intéresse à ses routines pour en saisir les significations du point de vue des acteurs et répondre à l'objectif d'une meilleure compréhension du social.

Plus précisément,

  • Les méthodes qualitatives sont utilisées pour étudier des mécanismes d'action, des schémas de pensée et des représentations. Elles permettent de comprendre comment une situation particulière apparaît et de décrire comment cela se passe concrètement.

Exemple

Les situations de non observance ; les habitudes comportementales ; les rigidités organisationnelles ; les situations d'information ; le fonctionnement d'une équipe mobile de soins palliatifs ; une séance d'éducation thérapeutique...

  • Les méthodes qualitatives permettent une certaine flexibilité de recherche et d'exploration.

Exemple

Dans une recherche s'intéressant aux pratiques d'information, le chercheur peut s'intéresser dans un premier temps aux consultations ; par l'observation des consultations mais surtout avant et après, en suivant les médecins ou les patients, le chercheur peut sortir de ce lieu pour observer d'autres lieux plus informels d'observation. Il peut aussi décider de conduire des entretiens pour compléter une observation qui aura mis à jour des situations confuses d'information entre professionnels et patients.

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