Investigation en santé publique : méthodes qualitatives - Principes et outils

Recherche qualitative et méthodes qualitatives : fondements, principes et spécificités

En intervention en santé publique, la recherche qualitative se définit souvent en référence à la recherche quantitative (May & Pope, 1996).

Cette différenciation se justifie historiquement : traditionnellement, la recherche en santé publique recourt aux méthodes quantitatives, y formant prioritairement ses chercheurs et investigateurs.

La recherche qualitative ne peut cependant se contenter d'une définition par défaut. La recherche qualitative s'est développée en suivant l'essor des disciplines de sciences sociales et psychologiques (Flick, 2009) en référence étroite avec la définition de l'objet étudié.

Par ailleurs, la recherche qualitative recouvre un nombre important de méthodes de recherche que nous parcourrons dans ce module d'enseignement.

Fondements et principes de la recherche qualitative

Il faut, pour comprendre et motiver le choix d'une méthode qualitative, situer la recherche qualitative dans un corpus de recherche plus large.

L'histoire de la recherche qualitative doit être entendue en écho à celle des sciences sociales. Le modèle des sciences naturelles et exactes fut longtemps adopté par les chercheurs de sciences sociales (Flick, 2009) qui appliquaient à l'étude des relations sociales et groupes sociaux, des protocoles de recherche similaires.

Progressivement, le regard porté sur les relations sociales, sur les groupes sociaux et leurs mouvements a changé, donnant lieu à des paradigmes accordant aux individus, à leurs actions et interactions et aux significations qu'ils y apportaient, une place plus importante dans la compréhension du social.

Ces nouvelles compréhensions du social se heurtaient alors avec des protocoles de recherche quantitativistes qui ne permettaient pas de saisir une complexité du réel considérée comme essentielle.

Ainsi, étaient proposées des alternatives méthodologiques dont la recherche qualitative.

Complément

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« Approches quantitatives et qualitatives : deux traditions scientifiques »

Si le regard historique permet de comprendre pourquoi persiste l'opposition entre quantitatif et qualitatif, elle met également en évidence les caractéristiques essentielles de la recherche qualitative (Flick, 2009) :

  • L'adéquation entre méthodes et théories

Parler de recherche qualitative permet de ne pas isoler un choix méthodologique de son cadre de recherche (May & Pope 2006).

Le choix d'une méthode de recherche spécifique est lié étroitement au cadre théorique dans lequel s'inscrit la recherche qui va permettre de poser un regard sur la réalité sociale et guider la recherche ou l'investigation.

L'adéquation théorie et méthodes en recherche qualitative réside dans le travail de conceptualisation sous-tendant la perspective théorique venant complexifier l'objet étudié : il ne s'agit pas de le réduire à quelques variables ou l'isoler de son contexte d'action ; au contraire, le contexte d'action fait partie de l'objet étudié qui va être analysé sous diverses dimensions.

Ainsi, la recherche qualitative établit un lien entre une perspective théorique sur les pratiques, les interactions – qu'elles soient courantes, déviantes ou marginalisées – et une manière de conduire une recherche « de terrain » (Béaud & Weber, 2003).

L'objectif est moins de tester une théorie, telle qu'elle peut être énoncée en début de recherche, que de découvrir une nouvelle théorie ou de développer cette théorie à partir des données de terrain et de leur analyse.

  • Les perspectives des participants à la recherche et leur diversité

Une seconde caractéristique de la recherche qualitative est que sont considérés comme tels les points de vue recueillis et les pratiques observées : ceux-ci relèvent de la réalité sociale.

Afin de comprendre les significations que donnent les individus ou groupes à leurs pratiques, routines, perceptions... il s'agit de partir de ce que disent les participants à la recherche – paroles, actions, écrits... Par ailleurs, la diversité des points de vue autour d'une même réalité sociale est recherchée : la même réalité peut être vécue et comprise différemment, les divergences recueillies ou observées venant alors éclairer des manières de faire, de dire, de penser qui ensemble forment le contexte d'action.

  • La position réflexive du chercheur

En recherche qualitative, le chercheur fait partie intégrante de la recherche : il participe à la production de connaissances, non pas comme un analyste neutre et extérieur à la situation, mais comme un intervenant actif.

L'enquêteur qualitatif communique en effet avec les participants, entre en interaction, interfère, par sa seule présence, dans les pratiques observées ou construit l'entretien de par les questions posées.

Autrement dit, le chercheur qualitatif fait partie du processus de recherche. Cette intervention ne peut être acceptable que si elle est accompagnée d'une posture réflexive de la part du chercheur. Ce point sera développé plus tard dans le cours.

  • La variété des approches et méthodes de recherche qualitative

Puisque la recherche qualitative s'ancre dans une articulation d'une théorie et un choix de méthodes, elle ne peut être unifiée.

Plusieurs perspectives théoriques peuvent être développées et les choix méthodologiques sont multiples. Sur la même réalité sociale, des chercheurs pourront poser un regard interactionniste, privilégiant l'action et l'interaction entre individus, d'autres poser un regard sur le groupe social comme acteur d'un mouvement ou changement social ; d'autres encore, un regard sur une structure sociale déterminante ; autour et entre ces trois pôles, l'éventail théorique est large. Chaque perspective proposera une manière spécifique d'investiguer et constituera un type de recherche qualitative : ces perspectives théoriques, tout en se différenciant dans leur conceptualisation initiale de l'objet étudié, poursuivent un même objectif de compréhension de la complexité du social.

ExempleFondements et principes de la recherche qualitative

1. Les perspectives des participants à la recherche et leur diversité

Extrait du rapport « Construction et quotidienneté du proche. Trajectoires de proches de personnes atteintes d'un cancer du poumon », Kane et Kivits, 2009 (p.32-33)

PARLER DU CANCER

Un des principales variations sur la manière d'aborder la maladie et de rechercher le dialogue s'accorde en genre. Les femmes ont tendance à parler davantage de la maladie, qu'elles soient proches ou elles-mêmes touchées. Les hommes parlent également de leur maladie, mais gardent une plus grande maîtrise sur ce qu'ils disent. Plutôt que de se laisser aller à l'expression de leurs souffrances, ils ramènent souvent l'échange au niveau de l'information médicale. Au sein des relations conjoint-malade, ce différentiel de l'expression de la maladie fait tension. Les femmes ont tendance à trouver que les hommes ne s'étendent pas, et les hommes, que les femmes ressassent.

« Mon mari c'est toujours pareil il ne veut pas trop parler. Il m'aide bien mais il ne veut pas trop parler. (...) Ca l'énerve que l'on continue à lui parler de la maladie. » (Malade, P14, observation)

« Je trouve qu'elle en parle de trop ! (...) Oui, je préfèrerais qu'elle en parle moins. » (Mari, P33, premier entretien)

« Bon c'est dur, je ne sais pas trop ce qu'il ressent, il ne parle pas trop de la maladie. » (Epouse, P53, observation)

Cette tendance n'exclut pas la configuration inverse, notamment lorsque l'épouse minimise la gravité de la maladie, ou bien se trouve lasse des plaintes de son mari malade. Toutefois, avec ce rapport de genre dans l'expression de la maladie, les hommes semblent davantage en relativiser la gravité.

« C'est dur pour elle. Elle elle dramatise. (...) Je lui dis enfin ce n'est pas dur, tu n'as qu'à juste être gentille avec moi, me préparer des trucs que j'aime. » (Malade, P27, observation)

« Vous savez on discute de cela comme on discute d'un repas. On en fait pas un drame. Bon on ne se voile pas la face. » (Mari, P59, observation)

« Moi j'en rigole quoi. Je m'en fous en fait. Je prends ça à la rigolade.» (Fils, P90, observation)

Ce différentiel dans l'expression est un élément saillant de rapports à la maladie marqués par le genre.

2. La variété des approches et méthodes de recherche qualitative

Exemple des violences urbaines Extrait de « Les formes de la violence » de Xavier Crettiez (La Découverte, coll. Repères, 2008)

Dans son manuel développant les formes de la violence, Xavier Crettiez s'arrête sur les violences urbaines. Plus précisément, les émeutes qui ont secoué les banlieues françaises, et l'ensemble du pays, en 2005.

A cette occasion, les sociologues ont apporté des clés d'explication sur ces évènements extraordinaires. Schématiquement, deux thèses s'affrontent.

D'un côté, le sociologue Laurent Muchielli va insister sur le sens contestataire de ces violences :

« Il s'agit de comportements de groupe (premier critère), auxquels les acteurs donnent le sens de manifestations légitimes de colère et de vengeance (deuxième critère), dirigés contre un adversaire institutionnel (troisième critère) même si elles peuvent parfois s'accompagner de prédations diverses selon les opportunités rencontrées » (Muchielli, 2007 – cité par Crettiez, p.61-62).

Pour Muchielli, ces violences revêtent donc une « forme élémentaire de contestation politique » (op. cit.).

De l'autre côté, le sociologue Sébastien Roché propose un tout autre sens à ces manifestations. Pour ce dernier, ces violences sont avant tout des phénomènes de bravade adolescente nettement plus motivés par le goût du risque et l'attrait festif que par la projection d'une lutte de classe (Crettiez, p.62).

La contestation politique n'est pas avancée dans la perspective de Roché. Ces deux thèses sont intéressantes pour notre cours.

Premièrement, on est face à deux explications du social qui s'affrontent moins qu'elles ne se complètent. Les schémas explicatifs proposés ne s'excluent en effet pas : l'un et l'autre proposent une explication fondée, basée sur l'observation des faits et, dans le cas de ces deux sociologues, sur leur expérience de recherche concernant les phénomènes de violence.

Deuxièmement, on comprend rapidement que ces deux sociologues sont issus de deux « écoles » théoriques différentes ; et sont formés par des cadres paradigmatiques qui les précèdent et auxquels ils adhèrent. Troisièmement, les recherches qu'ils vont pouvoir mener, sur le terrain, sur ces questions, seront probablement différentes : on ne rencontre probablement pas les mêmes acteurs, ni ne déploient pas les mêmes moyens d'enquête selon qu'on se place dans l'une ou l'autre perspective...

Quatrièmement, sur des sujets sensibles tels que la violence, ces explications peuvent avoir un poids important sur la scène politique : en effet, une politique de réduction de violence dans les banlieues se base sur l'état des connaissances. Les solutions apportées aux phénomènes de violence ne seront pas les mêmes selon qu'on embrasse l'une ou l'autre perspective.

Le risque serait de ne considérer que l'une ou l'autre de ces explications...

D'où l'importance de pouvoir diversifier les thèses et schémas explicatifs, de les faire se confronter non pas pour qu'ils s'excluent mais pour qu'ils s'enrichissent mutuellement.

Ce cas illustratif peut être retrouvé dans le cadre de la santé. Au côté du regard épidémiologique, les sciences sociales vont tenter d'apporter des schémas explicatifs sur les pratiques et expériences, par exemple, l'adhésion ou non aux messages de prévention des cancers. L'intérêt sera non seulement de compléter le regard épidémiologique mais surtout de complexifier la réalité sociale. Ce travail s'ancrera dans un travail préalable de conceptualisation des pratiques préventives, lui-même ancré dans un regard paradigmatique spécifique. Si les sciences sociales étudiant la santé peuvent également s'inscrire dans des perspectives individuelles (un individu adhère au message lorsqu'il relève d'un statut socio-éducatif plus élevé), certains regards vont être différents, proposant des explications sociétales : les messages de prévention sont l'occasion pour la population de marquer une « résistance » face aux institutions (dont la santé) en refusant ces messages et en évitant les pratiques préventives (voir par exemple les écrits de D. Lupton, sociologue australienne).

Beaucoup d'études portent actuellement sur l'internet et les sites internet dédié à la santé : là aussi, les schémas explicatifs des usages de l'internet pour des raisons de santé peuvent être très différents : la santé devenue bien de consommation, l'avènement d'un patient-responsable ou patient-contestataire, le nouveau profil d'individu averti/informé, l'impératif d'être informé, y compris sur la santé...

Spécificités de la recherche qualitative en santé publique

La recherche qualitative, privilégiée par les études de sciences sociales, tend à investir la recherche et l'investigation en santé publique. Avant de développer, dans les chapitres suivants, de quelles manières se réalise cet investissement, il faut le comprendre au-delà de l'émergence de nouvelles techniques de recherche en santé publique.

  • D'une part, la maladie et la santé sont étudiées par les disciplines de sciences sociales, la psychologie, la sociologie et l'anthropologie en particulier. Les questionnements psychologiques concernent le vécu subjectif de la santé et de la maladie au regard des affects et des représentations du sujet, les questionnements sociologiques et anthropologiques concernent plus particulièrement l'expérience et le vécu (comportements, pratiques, représentations...) de la maladie et de la santé par les patients (ou population générale) et leurs proches ; l'organisation des soins et l'organisation du travail médical et soignant ; la production de la connaissance médicale et la profession médicale. Ils peuvent donc recouvrir des thèmes de recherche et d'investigation propre à la recherche en santé publique, par exemple les comportements ; ils se distinguent cependant par des approches théoriques et des choix méthodologiques distincts.

  • D'autre part, la santé publique elle-même voit son objet d'étude évoluer : si l'histoire du champ de la santé publique révèle la prédominance des questionnements épidémiologiques, ce champ est par essence multidisciplinaire que ce soit au niveau de la recherche ou de l'intervention. Parmi les disciplines du champ de la santé publique, figurent aussi l'économie, la démographie, la sociologie, la psychologie, les sciences politiques... renvoyant ainsi à la spécificité de l'objet, la santé des populations : comprendre cet objet ne peut se faire qu'en multipliant les perspectives d'études et en donnant aussi une place aux sujets, entendus comme individus ou groupes qui ne peuvent être exclus de l'objet « santé ». L'évolution des questionnements, qu'ils soient de recherche ou d'action, appellent ainsi à recourir à de nouveaux modèles d'investigation, dont la recherche qualitative.

L'évolution des questionnements, qu'ils soient de recherche ou d'action, appellent ainsi à recourir à de nouveaux modèles d'investigation, dont la recherche qualitative.

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