Investigation en santé publique : méthodes qualitatives - Principes et outils

L'analyse thématique de contenu

L'analyse thématique de contenu renvoie à l'opération qui consiste à transformer le texte multiforme et varié d'un entretien en une analyse unique et originale de son contenu autour de ses thèmes et sous-thèmes, au moyen d'un code.

L'analyse de contenu est un décodage de l'information apportée par les entretiens : c'est l'opération vitale et cruciale sans laquelle il n'y a pas d'utilisation possible de l'information.

Quand on dit analyse de contenu on pense méthode, code et classement.

Quatre étapes sont nécessaires pour mener à bien l'analyse thématique de contenu :

  • la retranscription pour la lecture du document à analyser qui va être faite de façon exhaustive

  • le codage pour la mise en évidence des sous-thèmes abordés

  • la catégorisation pour l'organisation des thèmes qui vont surgir et leur classement

  • L'inférence pour l'analyse interprétative des données.

La retranscription

Un entretien ou un groupe d'entretiens sont écoutés à l'aide d'un guide organisé (quand il y en a un). La présentation des thèmes et sous-thèmes dans le discours de l'enquêté n'est pas toujours ordonnée selon ce guide et se trouve de plus enrobée d'un discours secondaire, représentant sa culture personnelle, qu'il est nécessaire d'interpréter.

Dans un premier temps, il va s'agir de réécrire très fidèlement les entretiens. Lors de cette étape de retranscription, il faut noter précisément le discours de l'enquêté tel qu'il est dit, sans omettre de préciser les silences, hésitations, ou comportements non verbaux observés (attitude de retrait, manifestations émotionnelles, etc.).

ExempleExtrait d'un entretien de recherche portant sur le thème des vacances

Ir – Les vacances, pour vous c'est quoi ?

Ié – Les vacances ? Euh...Pour moi... Mon avis sur les vacances... ?

Ir – Oui, oui, les vacances, pour vous, ce que ça représente ?

Ié – Oh ! C'est fantastique bien sûr...Oui...Euh...Enfin, c'est pour tout le monde pareil, d'ailleurs. Enfin, du moins, je pense. Oui, euh ! On en rêve...On les attend...Euh, euh.

Ir – Oui, on les attend...

Ié – Ben oui, on attend que ça. Du moins à certains moments. Par exemple, maintenant c'est gris, c'est triste, tout le monde est plutôt malade, avec la crève...Eh bien ! pour moi, les vacances, c'est tout en couleurs. Du bleu, la mer, le ciel. Et puis le sable, tout doré. Chaud, c'est chaud. Le sable chaud. Et puis le cocotiers (rires)... Enfin, c'est un peu carte postale ce que je raconte. Mais c'est ça quoi !...Le rêve. Même si c'est le ski, c'est en couleurs quand même. Bleu, soleil, blanc...mais du blanc qui brille, les gens bronzés, gais. Voilà.

Ir – Pour vous les vacances c'est les couleurs..

Ié – Oh ! mais pas...Aussi...Euh...On fait rien pendant les vacances, je veux dire pas de travail. Plutôt on fait ce qu'on veut pour le plaisir. Pas de contraintes. On se lève à midi. On traînasse. C'est pas la course. Et pas de bruit. Pas de téléphone qui sonne. Calme. Le silence. Enfin...Oui. Bon. Euh ! ça c'est surtout bien pour les premiers jours. Car il ne faut pas s'ennuyer non plus. En fait...Euh...Euh...Non...Il faut changer. Les vacances c'est le changement. On change de « tête », de coin, d'habitudes. On voit autre chose. Moi j'aime bien découvrir des choses pendant les vacances. Bon ça peut être un pays que je connais pas, ou bien apprendre à faire de la poterie...Ou...Je ne sais pas moi...perfectionner son revers avec un stage de tennis. Mais surtout, tout laisser tomber. La valise, hop ! et c'est fini. Plus de factures, plus tous ces gens qu'on connaît trop. Autre chose quoi. Plus faire toujours les mêmes gestes. Et puis, en général, ben, on vit plus sainement en vacances, plus près de la nature. En ville, il faut porter des vêtements, porter des...J'allais dire des sourires. Moi, je me sens serrée, guindée en ville, pas à l'aise. J'ai pas l'impression de pouvoir respirer à fond. En vacances, on court, on rit, on se dépense. Comme des gosses. Peut-être que c'est ça les vacances...Enfin pour moi, c'est comme ça que je le ressens...l'innocence...tout neuf... ! Les vacances quand on était enfant, alors ça c'était des vacances. Parce qu'il faut bien le dire, quelquefois, on est déçu. Faut les réussir les vacances. Parfois on est tellement crevé qu'on n'a pas le courage de les organiser. Ou alors on avait prévu quelque chose et bon...ça foire...Ouais, ça rate. Les gens avec qui on devait partir y veulent plus venir. Ou bien on prévoit de partir avec quelqu'un...On organise...et au moment de partir on s'aperçoit qu'on n'a plus envie de partir avec ce type. Ou bien... on part avec une copine, une bonne copine...Enfin on croyait jusque là que c'était une bonne copine...On s'entendait bien avec elle...Sympa...marrante...et hop, pendant le voyage, c'est un monstre d'égoïsme. Ou bien on s'aperçoit qu'elle panique dès qu'il y a un pépin. En fait, on ne sait pas très bien ce qu'on va trouver pendant les vacances...C'est le poker ! On peut découvrir...se faire de nouveaux amis...rencontrer l'âme sœur (rire). Ou bien...Euh. Euh rien, le trou...l'ennui. Ou les ennuis. Ça fiche un peu la frousse avant de partir. Faut pas rater son coup. Des vacances ratées ça peut être sinistre. Oui. Euh. Euh...

Ir- Oui...Oui...ça peut être raté des vacances.

Ié- Oui et moi ça m'angoisse toujours un peu...avant. J'aime bien partir...mais en fait...Euh. Euh. Par exemple j'ai horreur de préparer ma valise...Alors ça...Vraiment horreur...Je fais toujours ça en panique au dernier moment. Comme ça, sur un coup de tête...Je pars arpenter le désert. Enfin ça, je ne l'ai pas encore fait, mais je compte bien le faire un jour. Et puis en général ça me réussit très bien, l'impromptu (rire).

Le codage

Le codage correspond à une transformation, effectuée selon des règles précises, des données brutes du texte. Transformation qui par découpage, agrégation et dénombrement, permet d'aboutir à une représentation du contenu susceptible d'éclairer l'analyste sur des caractéristiques du texte.

L'organisation du découpage comprend deux choix : le découpage, c'est-à-dire, le choix des unités ; l'énumération, c'est-à-dire le choix des règles de comptage.

L'unité d'enregistrement :

C'est l'unité de signification à coder. Elle correspond au segment de contenu à considérer comme unité de base en vue de la catégorisation et du comptage fréquentiel. Elle peut être diverse : mot, le thème, l'objet, le référent, le personnage, l'événement...

Dans le cadre de l'analyse de contenu, c'est habituellement le sous thème qui est choisi en tant qu'unité d'enregistrement. Il correspond donc à un découpage sémantique.

Faire une analyse thématique consiste donc à repérer des noyaux de sens qui composent la communication et dont la présence ou la fréquence d'apparition pourront signifier quelque chose pour l'objectif analytique choisi. L'ensemble des sous thèmes se déduit à partir du texte. Nonobstant, dans certains cas, ceux-ci peuvent être définis à l'avance, à partir de la théorie. Ici, des allers-retours avec la théorie et votre liste de sous thèmes peuvent être considérés. En effet, comme pour l'observation, l'absence d'un sous thème a également du sens.

L'énumération :

Prenons un exemple. Nous avons un texte fini dont l'identification et le découpage ont livré les sous-thèmes suivants :

______

Etant donné que la liste de référence comprend les unités : A, B, C, D, E, F, nous pouvons avoir recours à différents types d'énumération :

  • la présence ou l'absence :

_____
  • la fréquence :

si l'on part du principe qu'un thème a d'autant plus d'importance pour le locuteur qu'il est répété plus souvent, l'une des opérations méthodiques consiste donc à noter, au fur et à mesure d'une lecture élective, le nombre de fois où ont été évoqués les thèmes et sous-thèmes et la façon dont ils ont été abordés. Cette incursion dans le discours aboutit à une liste de thèmes et sous-thèmes.

  • la direction :

la direction peut être favorable, défavorable, neutre ou éventuellement ambivalente. Cette énumération est très importante car elle renseigne la tonalité affective du discours.

_______

Le choix de l'énumération dépend des objectifs de la recherche et du matériel. Une fois que le choix est arrêté, il s'agit d'appliquer la même règle à tous les entretiens.

Exemple

Exemple : Extrait d'un entretien de recherche portant sur le thème des vacances

(In Bardin L, (1991), l'analyse de contenu, Paris, PUF, 6ème ed., pp 104-105)

Extrait de l'entretien, suivre ce lien

  • Le classement ou la catégorisation :

Cette étape facilite celle d'analyse et d'interprétation. La catégorisation est une opération de classification des sous-thèmes par regroupement en thèmes.

La catégorisation peut employer deux démarches inverses :

  • Le système de catégorie est préétablit. C'est la procédure par « boîte ». Tel est le cas lorsqu'il découle des fondements théoriques hypothétiques.

  • Le système de catégories n'est pas donné mais est la résultante de la classification analogique et progressive des sous-thèmes. C'est la procédure par « tas ». Le titre n'est attribué qu'à la fin de la démarche.

D'après Bardin (1991), il y de bonnes et de mauvaises catégories. Pour être valables, les catégories choisies doivent appliquer quatre principes :

  • L'objectivité : les catégories permettront de classer les fragments d'entretiens en les considérant comme des objets scientifiques, à l'écart d'influence personnelles subjectives.

  • L'homogénéité : on ne fera rentrer dans chaque catégorie du code que des fragments d'entretiens y correspondant, une nouvelle catégorie devant être ouverte en cas de non-correspondance trop importante.

  • La pertinence : les catégories permettront une sélection d'informations utiles et intéressantes.

  • L'exhaustivité : toutes les informations et interprétations seront rangées dans les différentes catégories.

Inférence et analyse qualitative de l'entretien

Arrivé à ce stade de l'analyse, il va essentiellement s'agir d'approfondir l'analyse de résultats en sortant d'une logique comptable pour interroger davantage le sens des entretiens réalisés.

En effet, l'analyse thématique de contenu est une réduction de la complexité du discours. En réduisant les données à des unités élémentaires, elle ne permet qu'une lecture exogène des entretiens. Il faut ici les reprendre en s'appuyant sur la cohérence interne du discours et en ayant une lecture endogène des entretiens réalisés.

On peut envisager les choses théoriquement, par la mise en évidence des pôles d'attractions possibles.

Les pôles d'attraction

L'analyse qualitative peut également s'appuyer ou renvoyer aux éléments constitutifs du mécanisme classique de la communication : le message d'une part, et l'émetteur et le récepteur d'autre part, peuvent constituer des pôles d'inférence proprement dit.

  • Le message :

Le matériau est le point de départ. Ici, il y a deux niveaux d'analyse, le contenant et le contenu ou encore le code et la signification.

  • Code : d'un point de vue descriptif on peut se demander :

Quel est l'arsenal de mot utilisé ? Qu'est-ce que cela signifie ? En quoi cela nous renseigne sur la personne ou sur sa perception des choses ?

Quelles ont les figures de rhétorique ?

Comment varie la longueur de phrases ?

Et en quoi ces indices nous fournissent des informations ?

  • Signification : d'un point de vue sémantique on peut se demander :

Quels sont les thèmes présents ? Qu'est-ce que cela signifie

Quels sont les thèmes absents ? Pourquoi sont-ils absents ?

Comment se succèdent les thèmes ? (enchaînement des idées)

Quelles sont les significations secondes ?

Quelles valeurs sont véhiculées par les messages ? En quoi celles-ci nous renseigne sur l'état psychologiques et les appartenances sociales de l'individu ?

  • L'émetteur ou producteur de message :

Dans ce cas, on insiste sur la fonction expressive et représentative du message. En effet, on peut faire l'hypothèse que la communication exprime et représente l'émetteur et donc, nous renseigne sur ce qu'il est. On peut donc réaliser des interprétations sur l'individu à partir ce qu'il nous dit. Ainsi, lorsqu'une personne parle de sa maladie, cela nous renseigne sur la maladie, sur la personne et sur la manière dont la maladie est perçue.

  • Le récepteur :

Le récepteur peut être l'enquêteur. Dans cette optique on insiste sur le fait que ce message s'adresse à cet individu dans le but d'agir (fonction instrumentale de la communication) ou de s'adapter à lui. Vous pouvez donc analyser les réactions de l'enquêteur, vous demander en quoi celles-ci sont conditionnées par le discours de l'enquêté ou influencent le discours de l'enquêté, etc. Comme nous l'avons déjà souligné plus haut, l'entretien est un contexte d'interaction sociale ou les deux parties sont interdépendantes l'une de l'autre. Cette notion d'interaction sociale conditionne immanquablement l'entretien. De ce fait, il est important de la relever pour mieux en comprendre les effets sur le discours.

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