Investigation en santé publique : méthodes qualitatives - Principes et outils

Déroulement d'un entretien semi-directif

Dans un entretien semi-directif, le chercheur définit les thèmes de l'entretien en fonction de la ou les question(s) de recherche. L'entretien se veut assez ouvert pour laisser aux participants la possibilité de s'exprimer sur des thèmes non envisagés initialement par le chercheur mais qui peuvent s'avérer, au fil de la recherche, pertinents. La production des données est donc forcément mutuelle : l'enquêteur et le participant produisent ensemble l'entretien.

Le guide d'entretien

Pour réussir ce type d'entretien, il est essentiel de préparer un guide d'entretien :

  • Le guide d'entretien ressemble à un agenda de thèmes à aborder plutôt qu'à une liste de questions bien définies. Il s'agit bien d'un guide, non pas d'un ordre de questions qui n'a pas vraiment d'importance. Tous les sujets doivent cependant être abordés ! Par ailleurs, l'enquêteur peut poser des questions supplémentaires qui ne se trouvent pas dans le guide mais qui, lors de l'entretien, s'avèrent importantes. 

  • Le guide d'entretien est un aide-mémoire pour la conduite de l'entretien : l'enquêteur doit avoir mémorisé ce guide pour permettre une aisance de conversation (ne pas rester les yeux fixés sur son guide d'entretien mais être à l'écoute de l'enquêté). L'avoir avec soi permet cependant, en fin d'entretien, de s'assurer qu'aucun thème n'a été oublié.

Ce guide d'entretien doit donc assurer la cohérence de la discussion, permettre l'improvisation (langage, thèmes...), accorder une flexibilité par rapport aux questions préparées. Différentes versions peuvent être préparées (selon par exemple que vous rencontrez une personne âgée ou plus jeune, les questions ne seront pas forcément toutes semblables).

Comment le préparer ?

Le thème général de l'entretien doit être présenté au sujet au moyen d'une première consigne, généralement standardisée, identique pour tous les enquêtés rencontrés. Le contenu de l'entretien est ensuite structuré par d'autres consignes : le nombre de consignes varie en fonction des hypothèses de recherche et de l'objet d'étude, plus les consignes sont nombreuses, plus l'enquêteur s'oriente vers un entretien directif et structuré.

Les thèmes peuvent être organisés en thèmes principaux et secondaires, selon le plan même de recherche ou de problématisation, ou être organisés du général au particulier, du plus neutre au plus sensible, dans un ordre chronologique... Cet ordre va dépendre du thème même de votre recherche et n'est jamais fixé ; il doit surtout vous aider à orienter la conversation.

Le langage doit être adapté aux personnes que vous rencontrez : il faut éviter le langage scientifique, jargonnant, comme il faut éviter une trop grande simplification. Voyons maintenant l'attitude de l'enquêteur pendant l'entretien.

Attitude non directive

La pratique de l'entretien relève de l'attitude non directive (Rogers 1973), qui se retrouve aussi bien dans les entretiens non directifs, de même que dans les entretiens semi directifs et les entretiens directifs. Il s'agit d'une attitude complexe, fondée principalement sur trois dimensions : l'empathie, l'acceptation inconditionnelle et la non directivité proprement dite.

  • L'empathie est la capacité de comprendre ce que l'autre ressent, ce qu'il éprouve. Dans le cadre de l'entretien, l'enquêteur doit essayer d'entendre ce que dit l'enquêté en comprenant le point de vue de ce dernier, c'est à dire son cadre de référence et ses valeurs personnelles. Quand l'enquêté rapporte un événement, l'enquêteur doit le percevoir comme l'enquêté le perçoit. Attention, il s'agit de comprendre l'autre et non pas d'éprouver les mêmes émotions que lui !

  • L'acceptation inconditionnelle est une condition de l'empathie. On désigne ainsi l'attitude de disponibilité à l'égard d'autrui, la possibilité à la fois de l'accepter comme il est et aussi d'éprouver de l'intérêt pour ce qu'il dit. Elle suppose chez l'enquêteur la capacité de ne pas se sentir menacé dans ses propres croyances et dans sa façon d'être, celle de concevoir la différence sans avoir peur de perdre sa propre identité.

  • L'attitude non directive désigne le fait que l'enquêteur ne donne pas de directives. Il ne fait pas d'intervention visant à modifier ou à infléchir de quelque façon ce qui est dit par l'enquêté, ses manières de penser ou de se comporter. Toutefois cette attitude ne signifie nullement, contrairement à des interprétations fausses qui ont pu en être données, que l'enquêteur adopte une attitude de non-interventionniste, voire de laisser-faire. Son rôle est d'amener l'autre à s'exprimer, en lui montrant qu'il l'écoute et le comprend au sens accordé à ce terme dans la définition de l'empathie.

Ainsi, la difficulté est bien d'introduire de la non directivité car cette attitude n'est ni innée, ni habituelle (contrairement à l'attitude directive).

Certes, certaines techniques, exposées ci-dessous, sont des moyens simples à mettre en œuvre et efficaces qui aident à être non directif. L'attitude de non-directivité est cependant une attitude plus fondamentale de l'enquêteur : la non directivité est une manière d'être et de communiquer.

Fondamental

Porter (1950) a établi une typologie d'attitudes qui diffèrent fondamentalement de l'attitude non directive. Ces cinq attitudes sont des attitudes à éviter en entretien :

  • Attitude de conseil, qui vise à orienter le sujet vers un modèle de comportement

  • Attitude d'évaluation, qui consiste à porter des jugements de valeur.

  • Attitude d'aide, par laquelle l'enquêteur manifeste un intérêt personnel, le rassurant, le réconfortant.

  • Attitude investigatrice, qui est caractérisée par l'intention de vérifier une hypothèse ou par la recherche d'une information précise.

  • Attitude interprétative, selon laquelle l'enquêteur propose au sujet un schéma d'explication ou d'interprétation de son comportement.

Les techniques et les types d'intervention

Au cours d'un entretien, l'enquêteur est amené à faire deux types d'interventions : d'une part, celles qui concernent le thème de l'entretien : les consignes et relances ; d'autre part, celles d'ordre relationnel par lesquelles l'enquêteur assure l'enquêté de son écoute attentive et de l'intérêt qu'il lui porte : les interventions-commentaires.

Les consignes et relances sont des interventions relatives au thème d'entretien. Elles ont un caractère directif.

a) Les consignes et relances sont des interventions relatives au thème d'entretien. Elles ont un caractère directif.

  • Les Consignes

L'ensemble des consignes constitue le guide d'entretien. Une première consigne permet de présenter le thème général de l'entretien, les consignes suivantes portent sur des aspects particuliers de ce thème. On l'a vu précédemment, le guide d'entretien doit être respecté et les consignes doivent être lues, mais l'ordre de présentation des consignes peut être plus ou moins strict, soit rigoureusement le même pour tous les enquêtés, soit adapté le mieux possible aux évocations et associations propres à chacun de ceux ci. Le nombre de consignes peut être plus ou moins grand (selon le type d'entretien : plus l'entretien est directif, plus les consignes sont nombreuses). Les consignes sont préparées et rédigées à l'avance. La formule utilisée ne doit pas être suggestive ; elle doit être claire et simple et vous devez privilégier les questions ouvertes.

ExempleExemple de consignes dans le cadre d'une étude sur les représentations du tabagisme

Bonne consigne : « Selon vous, quelles sont les raisons qui vous poussent à fumer ? » Mauvaise consigne : « Malgré les effets néfastes connus et attestés de la cigarette, vous fumez. Pourquoi ? »

  • Les relances

Les relances ne sont pas utilisées de la même façon que les consignes. Elles servent à solliciter l'enquêté sur des aspects du thème qu'il a traités d'une manière trop rapide ou superficielle. En conséquence, elles dépendent de la manière dont se déroule chaque entretien, et sont improvisées par l'enquêteur en fonction des circonstances.

b) Les interventions-commentaires

Le but des interventions-commentaires est de montrer à l'enquêté qu'on l'écoute, mais aussi de l'aider à s'exprimer en étant pour lui une sorte de reflet de ce qu'il pense et aussi de ce qu'il ressent. Les interventions-commentaires sont non-directives et agissent sur la relation entretenue avec l'enquêté. Elles sont de différentes formes. On peut différencier les déclarations, les réitérations et les interrogations. En outre, elles peuvent se référer à deux types de registres :

  • le registre référentiel : défini comme l'instance discursive d'identification et de définition de l'objet dont on parle ;

  • le registre modal : défini comme l'instance discursive qui traduit l'attitude du locuteur à l'égard de la référence.

Au total, six types d'interventions-commentaires de l'enquêteur peuvent être pris en compte selon le schéma suivant (Blanchet et Gotman 1992) :

Interventions-commentaires

1. Interprétation : toute intervention qui vise à exprimer une attitude de l'enquêté non-explicitée. Exemple : « Vous craignez des conséquences néfastes ? »

2. Complémentation : toute intervention qui vient ajouter un élément d'identification de la référence à l'énoncé précédent de l'enquêté (anticipation, inférence, synthèse).

3. Question sur l'attitude : toute intervention de mode interrogatif qui demande une identification de l'attitude propositionnelle de l'enquêté. Exemple : « Qu'est-ce que vous en pensez ? »

4. Question sur le contenu : toute intervention de mode interrogatif qui demande une identification supplémentaire de la référence. Exemple : « Dans quel cas ? » « A quel moment ?».

5. Reflet : cette technique consiste à reprendre la dernière phrase prononcée par l'enquêté en la faisant précéder d'un préfixe modal tel que : « A votre avis donc, elles sont courageuses », « Vous pensez donc que... » ou « Selon vous, ... », etc. La reformulation reflet est très simple à utiliser et aussi très efficace.

6. Echo : toute intervention qui répète ou reformule un ou plusieurs énoncés référentiels du discours de l'enquêté, sans la faire précéder d'un préfixe modal. Exemple : « Elles sont courageuses »

Outre ces six interventions-commentaires, nous pouvons également mentionner :

  • le résumé : comme son nom l'indique, ce type de reformulation consiste à faire un résumé de ce qui vient d'être énoncé par l'enquêté. Cette technique est en réalité, difficile à appliquer car le résumé doit être tout à fait fidèle: le moindre écart étant le signe, pour l'enquêté, d'un manque d'attention ou d'une mauvaise compréhension de la part de l'enquêteur. Il permet cependant de vous assurer que vous avez bien compris ce que la personne vous dit.

  • le grommellement : cette technique, à l'allure de supercherie, se limite à l'utilisation de grommellements, de « Mmh! ». Elle tend à rassurer l'enquêté sur l'attention de son interlocuteur.

  • le non dit : cette reformulation porte sur le non dit, c'est à dire sur les émotions, les affects de l'enquêté, ou en tout cas ce qui peut en être perçu à travers les intonations, les silences, les hésitations, les mimiques ou encore les postures.

Nous vous conseillons, avant de débuter les entretiens (surtout s'il s'agit des premiers que vous menez) de bien connaître les différents types d'interventions-commentaires. Cela vous permettra d'utiliser celle qui sera la plus appropriée au moment le plus opportun et de ne pas être à court d'interventions.

Conclusion : Aspects pratiques

Avant d'aborder quelques aspects pratiques, nous rappelons que tout entretien est une situation d'interaction sociale. Ainsi, non seulement l'entretien n'est pas neutre, mais les données elles-mêmes sont déterminées par la situation d'interaction. De ce fait, l'analyse des données implique une investigation systématique des processus d'interactions sociales en jeu.

Conseil

Aspects pratiques

(1) Munissez-vous impérativement d'un magnétophone pour enregistrer vos entretiens ! Il vous permettra une retranscription fidèle du discours de l'enquêté et de vos interventions. En effet, avec la prise de notes, les éléments du discours font déjà l'objet d'une sélection selon votre propre grille de lecture (en notant ce qui vous semble important et en omettant les éléments qui vous paraissent secondaires). En outre, la prise de notes peut perturber l'enquêté. Pensez à recueillir le consentement de l'individu à être enregistré avant votre entretien !

(2) Choisissez un endroit au calme et où vous ne serez pas interrompu pour mener vos entretiens. Pensez à couper les portables !

(3) Réalisez toujours vos entretiens en « face à face » : un enquêteur face à un enquêté. L'intervention d'une tierce personne biaiserait les données recueillies.

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